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septembre 2026

    Jardins

    Magic Hortus, un jardin-théâtre surréaliste (France)

    1 septembre 2026

    C’est l’histoire d’une partition à quatre mains, avec deux hommes et plusieurs vies. Un homme d’aujourd’hui et un autre du XVIIᵉ siècle qui ont croisé et emmêlé leurs destins, l’un continuant le combat de l’autre pour défendre une même idée.

    Si, temporellement, près de quatre siècles les séparent, géographiquement, ils sont très proches.

    Celui d’avant, Urbain Grandier, habitait Loudun, et le contemporain, François Alix, est à Verrue dans la Vienne, à une quinzaine de minutes en voiture.

    Il faut avoir ce parallèle en tête pour aborder l’œuvre sculpturale de François Alix, une fois franchies les grilles poétiques de son Magic Hortus. C’est la clé ou le sésame qui ouvre ce monde fantastique dans lequel la vie de deux hommes qui ne se connaissent pas vient se rejoindre dans un feu d’artifice de couleurs et de métal.

    François Alix vient s’établir à nouveau dans la forêt de Scévolles, chère à son cœur, en 2018, après un parcours tumultueux, éclectique et engagé, allant de conseiller en décors pour le cinéma à libraire de livres rares. Ici, il bâtit un jardin magique dans lequel il assemble, dans un puzzle géant, les morceaux épars de sa vie, les meilleurs comme les pires. En récupérant le métal de carcasses diverses, il lui donne une deuxième chance pour le faire parler de lui et de l’homme qui le hante depuis de nombreuses années et auquel il s’identifie fortement. Cet autre du XVIIᵉ siècle.

    Et voilà donc Urbain Grandier, l’inspirateur de l’œuvre et personnage hors du commun. Prêtre brillant, orateur talentueux, beau et doué d’un grand charisme, homme à femmes et esprit indépendant, il détonne un peu dans la provinciale ville de Loudun de ce début du XVIIᵉ siècle.

    Son profil mêle arrogance, séduction et insoumission à une époque où le pouvoir royal cherche à tout contrôler. Instruit et provocateur, il milite contre le célibat des prêtres, prône la tolérance envers les protestants en pleine Contre-Réforme et critique ouvertement l’État.

    Sa vie pourrait se résumer à un fait divers. Il est en effet accusé par les Ursulines du couvent de Loudun, menées par leur mère religieuse (bien) nommée Jeanne des Anges, de les avoir ensorcelées en signant un pacte avec le diable. Victime de la jalousie des notables locaux, il subit un procès truqué, à rebondissements, qui le conduit à une condamnation pour sorcellerie. Il est brûlé le 18 août 1634 et il faut garder cette date en mémoire.

    La réalité derrière cette accusation est bien différente. Certes, Urbain Grandier avait une vie amoureuse discutable pour les mœurs de l’époque et usait de la provocation avec un peu trop d’orgueil et de légèreté. Mais l’essentiel n’est pas là. Le fait divers cache surtout la cabale religieuse et politique qui s’est mise en place contre cet esprit libre qui avait osé critiquer le cardinal de Richelieu. Son procès annonce déjà le Siècle des Lumières tout en étant l’ancêtre des grands procès modernes, quand la rumeur publique orchestrée par le pouvoir en place masque une exécution purement politique sous le vernis de la foi.

    Urbain Grandier est devenu un personnage historique, au destin tragique broyé par une machine infernale. Face à un tribunal qui utilise des « preuves » absurdes (les convulsions de religieuses, des signatures de démons sur des parchemins), Grandier oppose une logique implacable et une dignité absolue. Lors des tortures effroyables qu’il subit avant le bûcher, il refuse obstinément de signer de faux aveux, préférant mourir en martyr de la vérité plutôt que de valider la supercherie de ses bourreaux.

    Si, à Magic Hortus, il est question de cet homme-là, le travail d’artiste et d’orfèvre de François Alix, qui lui a dédié ce lieu, nous le présente en rébus, en filigrane, en fil d’Ariane, tout en nous parlant d’autres choses. Car notre sculpteur contemporain a plus d’un tour dans son sac et délivre ses messages comme un poème de Prévert, laissant cet univers extraordinaire s’exprimer au gré de sa fantaisie.

    On y trouve donc une multitude de fleurs en métal de couleurs joyeuses qui grimpent à l’assaut de murs fantômes, en hommage à sa maman ; des farandoles de femmes dansant sur le fil de sa propre vie amoureuse, rappelant Niki de Saint Phalle ;

    un pont faisant écho à Giverny et à Claude Monet ;

    une chapelle d’inspiration diablement mexicaine ;

    un décor de château tourangeau à ciel ouvert, clin d’œil à son enfance ; une passerelle évoquant la High Line de New York ;

    un cloître, un hommage à Jérusalem et partout les couleurs primaires de Miró et de Calder. Un labyrinthe dans lequel on se perd, on s’interroge, on s’aperçoit dans un miroir, et on croise des objets insolites qui occupent les espaces comme autant de symboles.

    Tout cela et plus encore raconte la vie de François Alix, « ses amours, ses emmerdes » comme chantait Aznavour et comme il l’avoue lui-même.

    Tout cela et plus encore nous parle évidemment aussi d’Urbain Grandier. Et il suffit de reprendre chaque partie de ce décor surréaliste pour voir défiler la vie de cet homme du XVIIᵉ siècle sous la houlette de l’artiste. La chapelle mexicaine n’est autre que l’église Saint-Pierre où il était prêtre à Loudun, le cloître représente le couvent des Ursulines, les farandoles sont les badauds de Loudun assistant à l’exécution, la baignoire sous le pont dans lequel un mannequin se noie, faisant penser à l’assassinat de Marat, devient l’allégorie du bûcher de Grandier et le tout s’imbrique astucieusement pour former une place publique où s’est déroulé le drame.

    Le 18 août 2034, la scène du crime sera achevée, 400 ans exactement après la tragédie de Loudun et la mascarade de jugement qu’elle a représentée.

    François Alix joue sur les deux tableaux, en homme libre qui a également mené ses propres combats idéologiques et politiques et qui les affronte encore.

    Ce lieu — atypique — est multiple comme l’histoire de ces deux vies qui ne se sont pas croisées mais qui ont tant de points communs. On pourrait le qualifier de jardin, mémorial, réalisation architecturale, expression artistique, décor, théâtre ou ville imaginaire. Tout se superpose et s’enlace, brouillant les pistes dans un foisonnement de couleurs.

    Il y a autant de générosité que de pudeur dans cette œuvre qui s’est invitée au cœur de la nature en y apportant la poésie de son opposé : le tout métal et qui plus est, du métal usé ! Et c’est le point le plus original de la réalisation. Recycler des matériaux inutilisés et considérés comme déchets pour les dompter et les magnifier. Métamorphoser une matière abandonnée, froide et parfois agressive pour qu’elle se plie à la courbe, à la tendresse. Qu’elle soit vue une autre fois différemment. Qu’elle soit sublimée et fasse oublier son passé afin de délivrer les nombreux messages de l’artiste qui jongle aussi avec son propre passé pour nous parler du présent.

    Car l’histoire d’Urbain Grandier est universelle et sera toujours d’actualité. Et puis, comme un mille-feuilles, l’œuvre livre des saveurs différentes à chaque coup d’œil. Il y a ce que l’on embrasse à première vue et ce que l’on découvre peu à peu comme si des lutins faisaient jaillir des éléments nouveaux dans notre dos, nous obligeant à nous retourner pour se retrouver face à un autre décor.

    Là est la magie du lieu. Il est animé, en mouvement, et c’est sans doute le point de rupture entre la mission de François Alix envers Urbain Grandier et la mutation artistique qui est née entre ses mains. L’œuvre se fond avec la nature et se métamorphose au-delà des évocations qu’elle représente. Le jardin magique devient celui des contes, habité par les âmes de ceux qui l’ont créé ou inspiré mais indépendant à son tour.

    Le génie d’un artiste réside aussi dans sa capacité à donner vie à son œuvre et à la laisser s’échapper.

    Texte et photos : Claudia Meyer.

    EN SAVOIR PLUS :

    Magis Hortus est ouvert pour les « Journées du patrimoine » en septembre et pour « Rendez-vous aux jardins » en juin.

    Pour des visites hors ces manifestations, il faut prendre rendez-vous auprès de François Alix.

    https://www.facebook.com/francois.alix.officiel/?locale=fr_FR

    François Alix, un sculpteur heureux à Verrue