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Atmosphère

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    Monsieur Fortuny en son palais ; l’alchimiste de Venise (Italie)

    6 mars 2026

    Sur le campo San Beneto se dresse un majestueux palais, construit au milieu du XV° siècle par Benedetto Pesaro.

    palais Fortuny

    Cet édifice de style gothique vénitien en occupe presque tout l’espace, déployant sur sa façade principale deux rangées de fenêtres géminées qui adoucissent son allure imposante. Il devint, dans la première moitié du XX° siècle, la maison-atelier de Mariano et Henriette Fortuny, couple talentueux et visionnaire, dont le patronyme est indéniablement associé à La Serenissime.

    Franchir la porte de ce lieu, dénommé aujourd’hui palais Fortuny, n’est pas un acte anodin. C’est une immersion dans un monde secret, fait de créativité, de curiosité et d’imagination, où l’air ambiant est encore rempli de la présence de ses derniers habitants.  

    On peut comprendre pourquoi Mariano le choisit, quand il s’y installa en 1898, même s’il était alors dans un état de maltraitance et de délabrement avancés. Les cinq siècles écoulés avaient laissé, dans son architecture, les traces de tout ce que cet homme aimait. Des salles d’une profondeur inhabituelle, car construites sur la structure d’un entrepôt commercial, une agréable lumière traversante, une cour qui avait servi de théâtre et des murs gardant encore le souvenir de somptueuses fêtes. Sans compter l’atelier de typographie et les sociétés musicales que l’édifice avait accueillis.

    Bref, un condensé des amours et passions de Mariano.

    Palais Fortuny

    Riche lui-même de nombreux talents, il trouva dans cette immense demeure un écho à sa démesure et à son génie. C’est là qu’il créa, avec son épouse et collaboratrice, Henriette, les lampes et les tissus qui rendirent le nom de Fortuny célèbre dans le monde entier.  

    Palais Fortuny

    Quand on évoque Fortuny, on pense aux tissus et à un fameux plissé de soie que le couple inventa au tout début du XX° siècle.

    Avec ce génial tissu aux petits plis serrés, naquit la robe Delphos, qualifiée par Marcel Proust de “fidèlement antique mais puissamment originale”.

    Cette robe s’enfilait par la tête et ne prenait sa forme que sur le corps qui la portait, toute en légèreté mais délicatement lestée de perles de verre soufflées à Murano. La ligne de ce vêtement ondoyant était à contre-courant total avec la mode de l’époque, libérant le corps féminin et créant une véritable révolution. Fortuny fit breveter ce plissage unique en 1909. 

    Quand on évoque Fortuny, on pense aussi aux magnifiques brocarts, aux riches velours de couleurs ambrées, cuivrées, mordorées sur lesquels le couple apposait des motifs au pochoir, nés de leur création. Ils en firent des manteaux, des draperies, des écharpes, des coussins, des tentures. 

    Quand on évoque Fortuny, on pense encore à des lampes fragiles et aériennes, faites de soie tendue sur laquelle sont peints à la main des motifs dans un mélange d’argent, d’huile et de couleurs. Et à une fameuse lampe dôme réfléchissante qui changea l’éclairage scénique en donnant l’illusion de la profondeur du ciel. 

    Dans les boutiques Fortuny, à Venise, à Paris ou à New York, on retrouve ces tissus et ces lampes, intemporelles et géniales créations qui résistent au temps et aux effets de mode. Elles sont comme la quintessence d’un don et d’un savoir-faire. Les sentinelles qui veillent sur leur créateur, qualifié comme dernier homme de la Renaissance. Un créateur d’art total qui transformait tout ce qu’il touchait en or : peinture, gravure, scénographie, architecture, photographie, sculpture, impression textile et mode. De quoi donner le vertige. Il faut aller au palais Fortuny pour découvrir celui qui se cache derrière ce nom et ces intemporels objets de luxe. 

    Passeur entre deux siècles et entre trois pays (Espagne, France et Italie), Mariano Fortuny est tombé dans le vaste chaudron de la création sans dogme ni limite, et il est venu déposer ses trésors entre les murs de ce palais vénitien. 

    Palais Fortuny

    En parcourant les salles, on perd la notion de l’espace. On passe d’un cabinet de curiosités à un laboratoire, d’un décor de théâtre grandeur nature à de délicates maquettes, de tampons à pochoir à de lourds rideaux de velours, d’un atelier à un palais des mille et une nuits.

    Avec incrédulité et admiration, on découvre tout ce que cet homme a pu réaliser. Et on se dit que, dans ses étoffes et ses éclairages, il a synthétisé l’univers qui l’habitait, un univers fait d’Orient, d’illusions, de secrets et de magie.  

    Cet homme est né en 1871 à Grenade, au pied de l’Alhambra. Espagnol de naissance, il part cependant à l’âge de trois ans à Paris avec sa mère, à la mort de son père. Les nombreuses relations dans le monde de l’art de ses parents, les tableaux de son père et les objets orientaux de son incroyable collection ont nourri son enfance.  Il étudie la peinture, puis se passionne très jeune pour le théâtre et la scénographie. C’est pour ce dernier qu’il invente des lampes qui transforment l’éclairage scénique, en déclinant ses théories sur la lumière douce et indirecte. Pour le théâtre également, il crée l’écharpe Knossos, sa première étoffe-vêtement dans laquelle se drapaient les danseuses. 

    Toutes ses inventions s’appuient sur ses propres expériences, qu’elles soient picturales ou chimiques, car c’est aussi lui qui réalise les couleurs à base de pigments naturels pour ses tissus.  

    Mais au-delà de ses indéniables dons artistiques, l’attraction de toutes ses créations repose sur une qualité rare et précieuse : l’illusion. Car Mariano Fortuny est, avant tout, un magicien. Il transforme et sublime, saupoudrant de la poudre d’irréel pour améliorer le quotidien. Ses photographies, ses tissus, ses décors jouent avec la lumière, tout comme ses lampes, et renvoient une image indirecte du monde. Une image idéalisée. Quelle que soit la matière ou la discipline qu’il aborde, Mariano en fait une illusion. Il la détourne pour qu’elle nous séduise en nous amenant vers des rivages inconnus. 

    Est-il possible d’être à ce point un alchimiste de l’art ? 

    Palais Fortuny

    Je suis restée dubitative sur les dons surnaturels de Mariano Fortuny, en me demandant à quel étrange sortilège j’avais succombé dans les couloirs de ce palais. D’où me venait la fascination pour cet homme ?  

    En découvrant, un an plus tard, les tableaux de son père, à Grenade, j’ai subitement compris. Il se nommait aussi Mariano (comme le veut la coutume en Espagne) et était très apprécié à son époque, ses tableaux se classant à mi-chemin entre l’impressionnisme et l’orientalisme. Devant l’un d’eux, représentant une rue d’un vieux quartier de Grenade, on m’apprit que j’étais face à une supercherie. Si cette rue bordée d’une église existait bien, la jolie maison qui la jouxtait était une pure invention du peintre. Ce dernier aimait beaucoup pratiquer ce jeu pictural : changer les lieux et les réinterpréter pour y créer un décor idéal. En fait, les peintures du père de Mariano sont souvent des illusions. Elles décrivent sa Grenade, la ville que lui seul voyait, bien au-delà de la réalité.

    Les Fortuny père et fils avaient donc en commun ce désir de rendre le monde plus beau en le maquillant et l’améliorant. L’héritage est quelque chose de mystérieux. Sans avoir connu son père, Mariano a reçu son don de prestidigitateur et a rencontré une muse qui a collaboré à ses tours de magie. C’est avec des yeux d’enfant émerveillé qu’on visite leur antre, un creuset d’alchimistes qui emportent vers l’ailleurs. 

    Texte et photographies de Claudia Gillet-Meyer

    EN SAVOIR PLUS :

    https://www.fortuny.fr/a-propos-de-nous/le-palais-fortuny-de-latelier-au-musee/?srsltid=AfmBOoroyR2Q5TIMdbzLXuwmcjbtckm244F6wxDy5c2xdLsHWlsYFGGj

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