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    Les canaux de Manchester ou le nouveau romantisme industriel (U.K.)

    novembre 23, 2022

    Quand on parle de villes sillonnées de canaux, Venise, Amsterdam ou Bruges arrivent immédiatement à l’esprit comme un trio gagnant où l’eau tutoie l’architecture pour le plus grand bonheur des romantiques.

    Mais si je vous dis que Manchester peut venir leur ravir une part du gâteau, je suis presque certaine que vous ne me croirez pas.

    Et pourtant, cette ville industrielle du Nord de l’Angleterre a plus d’un tour dans son sac !

    Nœud stratégique à l’époque de la révolution industrielle, elle est alors une des villes les plus actives dans la transformation des matières premières et, de ce fait, devient très gourmande en charbon. C’est alors qu’intervient le jeune Duc de Bridgewater (le bien nommé), rentrant fraichement de son Grand Tour en Europe durant lequel il découvre notamment le canal du Midi, achevé en 1681 dans le sud de la France. Ce dernier l’inspire et il décide de construire un canal pour relier ses mines de charbon à la rivière Irwel afin de rejoindre Manchester. Terminé en 1776, ce canal transforme l’histoire de la ville tout autant que celle de l’Angleterre.

    Non seulement le charbon, transporté par voie fluviale, devient deux fois moins cher pour Manchester, mais toutes les marchandises trouvent preneur pour ce nouveau moyen de transport plus rapide que les routes, qu’il s’agisse de matières premières ou de biens manufacturés, surtout les plus fragiles comme les poteries par exemple. Car le Duc de Bridgewater fait des émules et l’Angleterre se lance dans un vaste programme de construction de canaux pour relier le Nord au Sud ainsi que les principaux ports. Au début du XIX° siècle, plus de 6000 kilomètres de canaux sillonnent le Royaume-Uni.

    Manchester ne fait alors que croître et dans les années 1830, elle est considérée comme la plus grande ville industrielle du monde. Elle fabrique notamment les machines destinées aux moulins qui transforment le coton brut venu des pays de l’Empire et elle est même dénommée Cottonopolis. Elle entre alors en compétition de plus en plus ouverte avec Liverpool, « le » port du grand large qui lui fait de l’ombre et lui coûte cher. Alors que le chemin de fer commence à rendre les canaux moins attractifs, un pharaonique projet de canal reliant Manchester à la mer est lancé et … achevé fin 1893. Le Manchester ship canal, long de 64 km, fait alors de Manchester le troisième plus grand port d’Angleterre.

    Entre ces deux canaux « historiques » d’autres canaux se creusent, traçant un entrelacs complexe avec les trois rivières d’origine : Irwell, Irk et Medlock. Autant dire que Manchester est truffée de ponts et de tunnels passant par-dessus l’eau, celle-ci se retrouvant toujours à un coin de rue comme une complice farceuse.

    Bien sûr, vu sous l’angle historique, on peut ne retenir que le caractère industriel de l’ensemble puisqu’il s’agit bien d’entrepôts et d’usines que ces canaux desservaient. Où diable est le romantisme dans tout ça ? 

    Je dirais justement que le rôle utilitaire de ces canaux, entrecoupés de maintes écluses, les a rendus profondément humains et vivants. Comme de bons petits soldats, ils ont quadrillé le tissu urbain, mais lui ont offert le reflet des nuages se miroitant dans l’eau de telle sorte que la grisaille du nord est toujours compensée par la poésie du ciel. Ils sont longés de chemins de halage devenus aujourd’hui piétonniers qui permettent de parcourir la ville à un autre rythme.

    Contrairement aux villes susnommées, à Manchester les canaux ne s’imposent pas mais se découvrent. Il faut aller à leur rencontre, surtout quand ils vous barrent subitement la route, là où vous ne les attendez pas. Parfois, légèrement plus bas, ces voies navigables sont comme un monde parallèle où les péniches continuent de traverser, où les éclusiers manipulent l’ouverture des voies d’eau, où les gens se parlent entre bateaux et piétons.

    Et puis, les entrepôts se sont reconvertis en bureaux ou immeubles d’habitation.  D’autres constructions modernes sont apparues à leurs côtés.

    Des bars, des boulangeries, des cafés, des boutiques ou des discothèques se sont ouverts à fleur d’eau. On s’y sent plus sereins, épargnés du reste du monde. Certains tronçons de canaux sont plus populaires que d’autres. Certains sont plus résidentiels avec des jardins fleuris qui débordent sur les rives. Certains accueillent des oies ou des canards. Certains ne se devinent qu’en se penchant d’un pont, quand d’autres sont des spots à la mode. En fait, il y en a pour tous les goûts. Une autre ville s’y est développée. Plus douce. Plus slow

    Sans être omniprésents au premier abord, ces canaux ont néanmoins réussi à créer un lien et à donner une ambiance particulière à cette ville. Je ne la qualifierais pas totalement de « romantique » mais je la trouve extrêmement chaleureuse car l’eau est ici un lien social.

    À Manchester, le canal n’est pas hautain. Il a une âme. Il est la trace d’encre laissée par un passé de labeur que la ville a su admirablement reconvertir.

    Texte de Claudia Gillet-Meyer et photos de Régis Meyer et Josepha Richard

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    Avec sous titres en français