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    Le temple Fushiri Inari de Kyoto ou la loi magique de l’emboitement (JAPON)

    juin 17, 2022

    L’emboitement est, selon moi, une des formes les plus fascinantes de la pensée, faisant apparaître ce qui cache la chose qu’on ne voit pas, dissimulant elle-même un autre trésor et ce, autant de fois que l’histoire le permet.

    Bref, c’est la loi magique des poupées russes. 

    De nos jours, les poupées Matriochkas sont étroitement liées au folklore de Russie et, de fait, c’est le peintre russe Serguei Malioutine qui les a popularisées à la fin du XIX° siècle alors que le pays était en quête de son identité. Ce qu’on a oublié est que, du fond d’une boutique de jouets de Serguiev Possad, au nord-est de Moscou, il a dessiné les premiers croquis des fameuses Matriochkas en s’inspirant de poupées en bois, emboitées, représentant les sept divinités du bonheur ou de la bonne fortune qu’il avait rapportées du … Japon ! C’est donc le pays du soleil levant qui lui souffla cette loi magique de l’emboitement. 

    C’est avec ce principe des poupées russes (puisque tel est le nom à présent) que je vous invite à visiter le temple Fushiri Inari de Kyoto afin de comprendre qui cache quoi et vice versa. Je m’explique. 

    Au départ, on découvre un sanctuaire dédié à Inari, qui est un kami ou « esprit » dans le shintoïsme japonais, associé à la prospérité et la bonne fortune. Ensuite, on apprend que la notion de prospérité ayant évolué au fil du temps, le kami en question a aussi changé d’apparence et il peut être homme, femme ou androgyne selon l’époque concernée. Puis, celui-ci – le kami – a besoin d’un messager ou yokai pour le protéger. Dans le cas d’Inari, c’est Kitsune le renard qui joue ce rôle. Seulement, étant une créature fantastique, Kitsune est également changeant et facétieux avec des pouvoirs bénéfiques ou malveillants. Pour les honorer – le kami tout autant que le yokai – on peut apporter des offrandes ou encore ériger un torii (ou portique en bois).   

    C’est clair ? Enfin, pour les initiés peut-être, mais pour moi, ce fut un peu confus et j’ai dû ouvrir boite après boite pour comprendre l’histoire extraordinaire de ce temple. 

    Voici comment elle se présente. 

    La première chose qui frappe et qui fait la spécificité de ce sanctuaire est son immensité, sa structure et sa beauté. La « bonne fortune » étant une valeur assez communément demandée au dieu qui l’incarne, les dons de torii se sont accumulés au fil du temps et c’est une grande colonne vertébrale vermillon s’articulant à l’assaut de la montagne qui accueille les visiteurs dès le franchissement de la porte d’entrée.

    Fondé durant l’ère Nara (708-715), Fushiri Inari se développe plus particulièrement à partir de l’ère Edo (1600-1868), époque durant laquelle commencent les dons de torii, au point qu’il y en a aujourd’hui près de 10 000. Leur couleur rouge-orangée vient du taoïsme chinois et ce serpent de portiques rouges contrastant sur le vert de la forêt environnante est indéniablement le plus grand attrait visuel du lieu. On voit d’ailleurs, aux inscriptions faites en noir sur chaque portique, le nom des mécènes qui sont souvent de très riches personnes ou sociétés commerciales.  

    Parlons maintenant du dieu ou kami Inari auquel il est dédié. Il est l’un des plus vénérés au Japon. Il apparait d’abord comme le dieu des bonnes récoltes, du riz en particulier mais aussi du thé. Mais le concept de production de richesses étant évolutif, il devient, à l’ère Edo, le dieu des artisans du bois, du textile et surtout des forgerons qui fabriquaient alors les sabres des samouraïs. Et puis, comme les métiers qui rendent prospère ont continué de changer , Inari s’est tout naturellement transformé en dieu du négoce, de l’industrie, de la prospérité, de la chance et du succès. 

    Alors que le Japon se constituait en une puissance économique mondiale, la montée des intérêts économiques japonais signifiait qu’Inari (ainsi que ses sanctuaires et ses prêtres) devenait important pour l’inauguration de nouvelles entreprises, de nouveaux bâtiments et pour les sociétés en général.  

    Par voie de conséquence, la représentation de cette déité est elle-aussi très évolutive. Au début, Inari prenait la forme mâle pour le dieu de la nourriture et femelle pour le dieu du riz. Dans certaines représentations, Inari était un vieil homme assis sur un tas de riz gardé par deux renards et dans d’autres, Inari se présentait en splendide geisha. 

    Et puis, le bouddhisme s’est à son tour emparé des anciens kamis et Inari a été associé à Dakiniten ou même à Benzaiten, une version japonaise du Saraswati indien, qui est une des sept divinités du bonheur. Les fameuses divinités de nos poupées du départ ! 

    Vous suivez toujours ? Car, attention, nous ne sommes pas encore au bout de l’emboitement. 

    Le plus extraordinaire est que le kami utilise un yokai pour le servir et le protéger. Celui d’Inari est donc Kitsune, le renard ! Généralement considéré comme un esprit féminin rusé et malicieux, il peut aider ou nuire les humains qui l’entourent. Cependant, Inari étant une déité bienveillante, seuls les Kitsune serviables sont ses véritables serviteurs. Là, si vous pensiez avoir plus ou moins compris Inari et son messager, je vous mets au défi de déjouer toutes les facéties que ce renard recèle. Parce que Kitsune a influencé l’apparence d’Inari. Ainsi, quand le culte païen de la déesse Kitsune rencontra celui de l’image du vieil homme (des récoltes), on accorda à Inari ses pouvoirs de polymorphe… 

    Kitsune est une figure emblématique du folklore japonais justement grâce à ses métamorphoses. Ce renard adore jouer des tours aux humains. Doté d’une grande intelligence, il a de nombreux pouvoirs et tous les cent ans, une nouvelle queue lui apparait. Il peut en posséder jusqu’à neuf, signe d’une sagesse avancée. À un âge mûr, Kitsune devient extrêmement puissant et peut prendre n’importe quelle apparence. Il a le pouvoir de lire dans les pensées, de prendre possession des esprits et des rêves. Ainsi, la créature fantastique peut manipuler les humains et influencer leurs destins. Cependant, il se trouve que la notion de bien et de mal pour Kitsune est fonction de ce qui lui semble juste ou non et que son comportement varie selon la manière dont il a été traité. De plus, il est assez émotif et se laisse facilement emporter par ses sentiments. Il peut être rancunier et susceptible mais il tient ses promesses si l’on a gagné sa confiance.  

    Comme il ne faut pas trop le froisser, le peuple a peu à peu confondu le kami avec son messager et le renard est à présent adoré à son tour comme dieu du riz, du commerce, de la prospérité, du succès, etc. ce qui est une évidence quand on se promène dans le temple Fushiri Inari. Les statues de renard sont omniprésentes, tenant dans leurs gueules tantôt la clé du grenier à céréales, tantôt un épi de riz ou encore une boule symbolisant l’esprit de la nourriture . Des milliers de plaquettes en bois à l’effigie du renard recueillent les vœux des visiteurs qui font en échange des offrandes de riz, de saké, d’argent ou de tofu frit. Bref, il faut bien se comporter avec Kitsune ! 

    Inari et son lien avec Kitsune sont si populaires au Japon qu’ils sont régulièrement mis en scène par les différents media. Du théâtre Kabuki, ils sont arrivés dans les séries (Persona), les jeux de rôle (World of Darkness) ou les mangas (Naruto) pour n’en citer que quelques-uns. Et puis, ils sont vénérés avant la période des récoltes et tous les sanctuaires dédiés à Inari organisent alors des célébrations où les participants portent des masques de Kitsune

    Il existe d’ailleurs 2970 lieux de culte dédiés à Inari sur l’archipel nippon mais le sanctuaire Fushiri Inari de Kyoto est de loin le plus populaire et le plus spectaculaire. 

    Si vous avez bien tout suivi, vous saurez désormais qu’entrer dans le sanctuaire de Fushiri Inari, c’est d’abord passer d’un torii à l’autre avec humilité, sans déranger le kami Inari, tout en sachant que Kitsune, le renard rusé, peut se cacher derrière chaque colonne, qu’il faut s’attirer ses bonnes grâces et lui faire des dons au cas où il se fâcherait et, par voie de conséquence, nous ôterait la chance ou la prospérité.  

    Vous ferez alors un voyage au cœur de l’enchantement japonais, procuré par cet incroyablement emboitement qui ressemble aux poupées dédiées à la bonne fortune !  Formidablement limpide, non ? 

    Texte de Claudia Gillet-Meyer et photos de Régis Meyer