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    Patrimoine

    Santa Rosalia ou l’architecture « coloniale » française de la Mer de Cortez. (MEXIQUE)

    avril 8, 2022
    Santa Rosalía church

    Donnant sur la mer de Cortez, côté Basse-Californie, la petite ville de Santa Rosalia est un parfait exemple de l’architecture française coloniale du XIX° siècle.

    En fait, tout y est resté en l’état pour témoigner d’une histoire que beaucoup ont oubliée mais qui a marqué les échanges franco-mexicains de l’époque.

    L’aventure commence en 1884 quand Georges de la Bouglise et Edouard Cumenge, tous deux ingénieurs français des mines , réalisent une étude sur le gisement de cuivre de ce petit bout de Mexique, alors exploité artisanalement. Le gisement de cuivre qui se trouve à proximité de l’ancienne mine d’argent de Santa Rosalia, est alors qualifié de remarquable par nos deux ingénieurs, grâce à sa teneur élevée en minerai et à son absence d’arsenic et d’antimoine. Leur rapport est suffisamment édifiant pour convaincre la banque genevoise Mirabaud et Cie et celle de la famille Rothschild d’investir dans ce qui deviendra la fameuse Compagnie du Boleo, une entreprise minière exceptionnellement florissante. Quand je dis « fameuse », c’est parce que je me replace en cette fin de XIX° siècle où le cuivre, également appelé « Or rouge », est en plein boom sur le marché mondial. En son temps, El Boleo deviendra une des valeurs vedettes de la Bourse de Paris. Édouard Cumenge en a été le premier directeur pendant 10 ans mais il y restera très attaché jusqu’à la fin de ses jours.


    Mais reprenons le contexte pour comprendre la conjoncture du moment.
    Les deux banques investissent donc dans la compagnie d’exploitation, qui se nomme El Boleo ou jeu de boules, à cause de la gangue sphérique dans laquelle apparaissent les cristaux de cuivre, en signant un accord avec le Président mexicain Porfirio Dias afin d’obtenir un permis d’exploitation d’une durée de 50 ans.
    La situation leur est particulièrement favorable car Porfirio Dias souhaite alors moderniser son pays et il ne lui déplait pas de traiter avec les Français afin de posséder un contrepoids vis-à-vis des visées Nord-américaines un peu trop gourmandes. Il accorde donc le permis mais demande à la Compagnie du Boleo d’employer des Mexicains et de créer une ville, dans ce bout de désert du bout du monde. Elle s’y emploiera mais y fera venir aussi, outre quelques centaines de Français, des Yaquis, des Japonais, et une importante communauté chinoise, rendant ce lieu incroyablement cosmopolite.


    Ainsi nait la petite bourgade de Santa Rosalia qui se dote immédiatement de cinq hauts fourneaux, d’un port artificiel qui sert de plaque tournante entre l’Europe et la Californie, d’un hôpital et d’infrastructures publiques. Sur les hauteurs, se construit un hôtel qui domine la baie, puis des édifices administratifs, des logements pour les ouvriers et des villas pour les notables dans un style architectural comme savent faire les Français dans leurs colonies ; des maisons en ossature de bois, carrées et symétriques, des toits à forte pente et de vastes porches emblématiques.

    Ces dernières arrivent « préfabriquées » du Nevada, transportées par bateaux jusqu’à la ville de la Paz pour être ensuite acheminées à Santa Rosalia.

    Puis il faut offrir à la communauté qui grandit considérablement, une église digne de ce nom. Arrive alors ici par bateau, une église en fer conçue en France de manière entièrement démontable et particulièrement bien adaptée à ces climats extrêmes. L’église Santa Barbara est cependant un petit mystère, soigneusement entretenu par la communauté locale. Devant son portail d’entrée, il est affiché haut et fort qu’elle a été construite par Monsieur Gustave Eiffel. L’épopée est séduisante autant qu’extraordinaire. Elle aurait été présentée par les ateliers Eiffel à l’exposition universelle de Paris de 1889 en même temps que « la » Tour; aurait gagné un prix, serait partie en Afrique pour revenir en Belgique où la femme du Directeur de la Compagnie du Boleo l’aurait dénichée, achetée et faite expédiée à Santa Rosalia. Fin du premier scenario dit « officiel ».


    L’autre histoire met en évidence le fait que la conception de maisons en fer est « l’aboutissement logique et inéluctable, au milieu du XIXe siècle, de toute une série d’inventions et de mises au point techniques ». On conçoit alors des édifices dont tous les éléments sont en fer et démontables, afin de pouvoir être expédiés notamment dans les colonies, qu’il s’agisse de chalets, de villas, de refuges, d’écoles ou d’églises !


    Si Gustave Eiffel est certainement la figure la plus emblématique de ces nouvelles constructions, il n’est pas le seul. D’autres se sont essayés dans le domaine et en particulier Bibiano Aristides Duclos qui est un ingénieur, entrepreneur, constructeur et qui crée des systèmes de construction de maisons démontables-transportables que l’on appellera le « système Duclos ». Pour ceux qui ont étudié de près l’église de Santa Rosalia, elle aurait tout aussi bien pu avoir été conçue par Monsieur Duclos et non par Monsieur Eiffel !

    Mais peu importe. Cela reste d’autant plus intéressant que ces maisons de fer constituent tout un pan de l’histoire de l’architecture coloniale française au même titre que les maisons à ossature bois que la France a implantée en Louisiane, dans les Antilles et… à Santa Rosalia !

    À son apogée, en 1910, la ville comptait plus de 10 000 habitants dont 4 000 travaillaient pour la Compagnie du Boleo. Elle fut la seconde ville « électrifiée » du Mexique après Mexico. Puis, la Révolution mexicaine suivie de la crise de 1929 ont mis à mal l’exploitation minière qui a changé de mains, a périclité, a fermé en 1984 lors de la chute des cours du cuivre et serait actuellement en passe de reprendre de l’activité.

    Quoiqu’il advienne, une grande partie de l’architecture de Santa Rosalia est restée debout et c’est la vraie pépite de ce lieu. Quand on pousse les portes de l’hôtel « Frances », on est parcouru par un frisson. Les chambres ont à peine changé et il nous semble entendre la conversation du Directeur d’ El Boleo attablé dans le restaurant adjacent à la réception. Un peu plus loin, en entrant dans les bureaux de la compagnie, on pourrait s’attendre à le voir revenir de son déjeuner. Rien ici n’a changé non plus.

    Ce n’est qu’en sortant sous le porche, pour admirer la vue sur le port, qu’on constate que les bâtiments de la compagnie minière sont devenus une étrange carcasse désaffectée et érodée par les embruns.
    De ce côté-ci, en bas, il ne reste que les squelettes du site d’exploitation qui tourne le dos à la cité.

    En haut, c’est comme si la ville s’était soustraite au temps, réchappée et vivante, en attendant que quelqu’un vienne enlever la fine couche de poussière qui recouvre son histoire.
    Deux faces d’une même pièce, toutes deux à l’écart de la cité contemporaine qui a essayé de ne pas mourir.
    Si un jour quelqu’un s’intéresse à ce patrimoine, pourvu que ce soit avec respect afin que cet héritage unique ne disparaisse pas !

    Texte de Claudia Gillet-Meyer, photos de Régis Meyer

    EN SAVOIR PLUS :

    Les maisons en fer Duclos, une expérience première ?par Marc Braham et Guillaume Carré
    https://www.amc-archi.com/article/les-constructions-en-fer-de-duclos,8608

    Thèse : La compagnie du Boleo (18885 – 1954)par Isabelle Chacelier

    http://www.theses.fr/1993PA010607

    voir aussi les autres thèses sur la compagnie du Boleo en anglais et espagnolhttps://www.worldcat.org/search?q=su%3ACompagnie+du+Boleo+Histoire.&qt=hot_subject