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    Architecture Architecture Moderne

    La maison sur la cascade de Frank Lloyd Wright ou la fureur de vivre (USA)

    novembre 26, 2021
    Frank Loyd Wright

    La maison sur la cascade, construite par Frank Lloyd Wright entre 1935 et 1939, est un des mythes de l’architecture moderne, une icône maintes fois étudiée et analysée, parce qu’elle est unique et déstabilisante, provoquante et envoûtante, irrévérencieuse et géniale. En fait, tous ces adjectifs sont autant destinés à son créateur qu’à la maison elle-même.

    Voir cette maison faisait partie de mes rêves depuis de nombreuses années. Elle avait une place bien à part dans mon imaginaire et il m’était indispensable de me rendre là-bas, au fin fond de la forêt de Pennsylvanie, pour ressentir « face à face » ce que cette maison avait fait naître en moi, juste avec une photographie.

    Il y a un magnétisme dans ce lieu qui est difficile à comprendre au premier abord. Bien sûr que l’idée de poser une maison sur une cascade est particulièrement judicieux et malin. Bien sûr qu’oser tous ces plateaux en béton, en porte à faux dans le vide, est extraordinaire. Bien sûr que l’intégration au lieu est parfaite, délicate et poétique. Mais tout cela n’en fait pas la véritable magie.

    Face à cet exploit architectural (nous sommes alors dans les années 30 !), quelque chose – pour moi – dépasse les multiples interprétations qu’on a pu écrire sur ce lieu et ce quelque chose est le trésor le plus précieux que nous a légué Frank Lloyd Wright : l’élixir de l’éternelle jeunesse !

    Il faut se souvenir de l’incroyable contexte.

    Quand Edgar Kaufman, riche industriel de Pittsburgh, demande à Frank Lloyd Wright de lui construire une maison de vacances « face » à une cascade, ce dernier a 68 ans et pratiquement plus personne ne s’intéresse à lui. On a déjà oublié l’architecte talentueux qui inventa le « Prairie Style » si prisé à la fin du XIX° siècle.

    Robie House – Chicago – 1908-1909

    Tout ce que Wright avait apporté de nouveau, en se démarquant des anciens styles européens, en introduisant ces lignes horizontales qu’il appelait l’architecture organique, en ponctuant ses intérieurs d’ambiances japonisantes, en raffinant chaque recoin avec meubles et luminaires assortis, était déjà considéré comme dépassé face aux modernistes tels Le Corbusier ou Mallet Stevens.

    Studio de Frank Lloyd Wright – Chicago
    Robie House – Chicago

    En fait, il était tout simplement un architecte « fini » par les membres de sa profession. Il s’en était consolé à sa manière en écrivant son autobiographie mais, face à un crucial manque d’argent, il fut forcé d’organiser des chantiers pour des jeunes sur les lieux de sa propriété de Taliesin dans le Wisconsin. Sa réputation avait souffert d’une vie un peu sulfureuse, d’une arrogance dont il ne s’était jamais départi et d’un anti conformisme dont il était fier. 

    Réaménagement de The Rockery par FLW – Chicago – 1905

    Celui qui veut être un homme doit être un non-conformiste. Rien n’est plus sacré en dernier ressort que l’intégrité de son propre esprit. 

    Frank Lloyd Wright

    Face à ses détracteurs, Frank Lloyd Wright croyait toujours en Frank Lloyd Wright, même si les gens s’étaient détournés de lui.

    Unity Temple – Chicago – 1905-1908

    Il paraitrait même qu’un grand salon des architectes venait d’être organisé à la même époque à Chicago, considérée comme « la » ville de l’architecture moderne (grâce notamment à des architectes comme lui) mais que l’organisateur avait failli oublier de l’inviter croyant qu’il était déjà mort !

    Et voilà que cette commande de maison de vacances arrive. Au lieu de s’en réjouir, Frank Lloyd Wright va traiter son client avec désinvolture et avec sa morgue habituelle. Il se fait attendre, il tergiverse et il agace tant son commanditaire que celui-ci finit par croire que le projet ne se fera pas. Mais soudain le génie, tapi dans cet homme soit-disant dépassé, va surgir avec une fulgurance peu commune. En quelques jours, il trace, dessine, projette, commente la maison qu’il propose à Edgar Kaufman qui en reste coi et passablement furieux. Il ne s’agit pas d’une maison face à la cascade qui lui est proposé, mais au-dessus de celle-ci, et elle coûte cinq fois plus cher que prévu. Cependant, Frank Lloyd Wright est convaincant et Kaufman suffisamment riche pour suivre cet architecte fou au bout de son délire. Tout est contraire à ce qu’il attendait mais il poursuit la commande. Ainsi naquit la maison qui révolutionna l’architecture du XX° siècle, imaginée et construite par un homme que tout le monde avait déjà oublié. Frank Lloyd Wright vient d’avoir 72 ans et il est soudain propulsé au-devant de la scène mondiale par la presse unanime, avec cette œuvre qui le présente comme le plus génial futuriste des architectes contemporains.

    Fallingwater – Pennsylvanie

    A-t-on idée de ce que cela veut dire ? L’homme le plus ingénieux et moderne de tous les temps a plus de 70 ans et recommence une carrière qui dépasse la première qu’il a déjà vécue. Les commandes affluent et Frank Lloyd Wright crée à nouveau comme un forcené, des centaines de maisons qui ressemblent à nulle autre. Il ne se contente pas de son passé glorieux et de ses références, ni même de la maison sur la cascade qui reste unique. Il invente parce qu’il devient de plus en plus créatif et de plus en plus … jeune. Son nouvel objectif est de concevoir des maisons pour des bourses plus modestes et il dessine un nouveau type d’architecture, prénommée usonienne. Ces maisons plus compactes, toujours un peu inspirées des préceptes japonais, font fureur. Il est débordé et son activité professionnelle n’a jamais été aussi intense. 

    Enfin, alors qu’il vient d’atteindre 90 ans, il conçoit un des musées le plus emblématique de New-York : le Guggenheim. Celui-ci défit à nouveau les lois de l’architecture. L’homme de l’horizontalité se tourne vers l’ellipse et imagine un bâtiment-escargot qui monte vers le ciel en douces spirales. Quelle allégorie pour une fin de vie !

    Musée Guggenheim – New-York – 1959 – photo Jean Christophe Benoist –

    Il parait, selon la philosophie taoïste, qu’un homme nait vieux afin de devenir jeune en vieillissant.

    Voilà pourquoi, face à la maison sur la cascade, il y a un déclic, comme une vibration d’éternelle jeunesse qui jaillit des roches en même temps que l’eau et qui inonde le cœur de ceux qui savent regarder.  Cette réalisation n’est pas seulement une maison ; elle est comme un miroir qui nous renvoie à nos rêves, à nos possibles, à notre vie en spirale, sans commencement et sans fin.

    Frank Lloyd Wright l’avait compris et il avait choisi de devenir, face aux modernistes de l’époque, quelque chose de bien plus grand : l’architecte de notre âme.

    Texte de Claude et photographies de Régis

    En savoir plus :

    Connaissance des arts : Récit d’une vie : Frank Lloyd Wright, l’archi-révolutionnaire

    https://www.connaissancedesarts.com/arts-expositions/art-moderne/recit-dune-vie-frank-lloyd-wright-larchi-revolutionnaire-11137305/

    France Culture : Frank Lloyd Wright (1867-1959), architecte du paysage américain

    https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/frank-lloyd-wright-1867-1959-architecte-du-paysage-americain

    France Culture : Avoir raison avec… Frank Lloyd Wright (1/5) : Un prédicateur, un gourou, un rebelle

    https://www.franceculture.fr/emissions/avoir-raison-avec/avoir-raison-avec-frank-lloyd-wright-15-un-predicateur-un-gourou-un-rebelle

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